MAUD GEFFRAY : « Les raves, les vraies, c’est fini, il faut passer à autre chose ! »



Été 1994. Une des dernières raves de l’année sur la côte de Carnac pour Maud Geffray et ses potes. Le « Summer of Love » prend fin. L’innocence et la fraîcheur des premières raves à l’ancienne aussi. Été 1994, charnière pour toute une génération en marge qui vit alors les premiers balbutiements de la révolution techno en France. Loin des clubs où dance criarde et hits du Top 50 font fureur, des jeunes de tout bord vivent leurs derniers instants de flottement, au milieu de nulle part, entre les dunes un peu floues, bunkers gris en ligne de mire, il est 8 h du mat’, plus rien alors ne s’ancre dans le temps.

Ce sont les images de cette fête, filmées par Christophe Turpin à l’époque, qui tombent dans les mains de Maud Geffray (moitié du duo Scratch Massive, ndlr.) il y a deux ans. « Tu es dedans » qu’on lui dit. Une fois les images visionnées, pas de nostalgie, mais une certitude, celle de vouloir en faire quelque chose, d’en raconter une histoire, un geste poétique à la fois personnel et générationnel. À l’occasion de la sortie de la BO du film sur Pan European, nous avons rencontré Maud. Elle nous parle de 1994 et de son côté « anxyogène », des raves à l’ancienne, du sexisme de l’électro et de ses envies d’émancipation…

Bon alors, ça fait quoi d’être en solo ?

J’ai pas l’habitude d’être seule sur un truc, souvent je suis un peu cachée dans un projet donc ça me fait bizarre quand je vois ma tête partout sur Internet. C’est un apprentissage j’imagine ! (sourire)

C’est pour ça que t’as attendu si longtemps pour faire un truc plus concret, de ton côté ?

Non, je pense vraiment que c’est le hasard. C’est un projet que j’ai un peu laissé s’endormir mais ça faisait hyper longtemps qu’on m’avait parlé de ces images de rave de 1994. Quand Seb (Sebastien Chesnut, autre moitié de Scratch Massive, ndlr) est parti à Los Angeles l’an dernier, je me suis dit « qu’est-ce que je vais faire de moi ? ». Je suis partie quatre ou cinq mois là-bas cette année pour travailler sur nos projets mais le reste du temps il fallait que je me déclenche un truc de mon côté. Alors l’an dernier, je me suis dit que c’était le moment de me lancer dans ce film. Le mec qui avait les images me les avait confiées, je voulais faire un truc mais je ne savais pas encore quoi, alors j’ai mis du temps à me plonger dedans. Mais une fois que ça a été là, je ne pensais pas que ça allait prendre cette tournure…

Comment ça ?

En fait c’est Benoît Hické, le programmateur de la Gaieté Lyrique qui en avait entendu parler, il m’a contacté, je lui ai envoyé des petits bouts et il a trouvé ça super. Du coup, il m’a mis une deadline pour que le film fasse l’ouverture du festival F.A.M.E. le 13 mars. Au départ je lui ai dit non parce que j’étais encore à Los Angeles. Je trouvais ça impossible à faire aussi vite. Puis il m’a travaillée au corps (rire) et j’ai finalement cédé. Je suis rentrée à Paris, je me suis mise sur le truc à fond la caisse pendant un mois. J’ai quand même travaillé avec un pote à moi qui est monteur, Basile Belkhiri, mais je savais exactement ce que je voulais donc c’était vraiment facile de bosser ensemble et tout s’est ficelé hyper vite. Je n’avais pas le choix, quitte à faire des nuits blanches, je devais finir le film !

La seule vie que le film était supposé avoir, c’était d’ouvrir le festival ?

Oui ! Et éventuellement, il aurait attéri dans des festivals de ciné, mais rien n’était pré-établi. Quelqu’un de chez Pan European était dans la salle, il a vu le truc et m’a demandé ce que je voulais en faire. C’est là qu’il m’a proposé de le sortir. On en a discuté, je lui ai donc proposé de faire une phase B avec d’autres versions, puis on a réfléchi à l’objet et on s’est dit qu’on allait sortir le vinyle et offrir le dvd…



Je me suis demandé dans quel état d’esprit tu étais en composant la musique, parce que personnellement j’ai trouvé ça génial mais complètement angoissant…

C’est hyper anxyogène oui ! Je suis d’accord avec toi ! En fait, j’ai pas mal retourné le truc et au départ j’étais partie sur des choses beaucoup plus douces, mais je trouvais que ça atténuait la force des images. J’avais envie d’une espèce de montée qui éclorait sur la fin. 1994 a été une année assez charnière. J’ai perdu mon frère cette année là. Il était aussi à cette fête. Il y a dans la fête et dans ce film un hommage aux derniers moments de féérie qui ont été les miennes, mais aussi celles de toute une génération. On avait tous vécu cette année là comme quelque chose de très intense, c’était un peu le « summer of love » qui prenait fin. Moi doublement parce qu’il y avait ma propre histoire en parrallèle… Donc oui, ce truc assez anxyogène qu’on sent dans la musique, est assez fort, pour toutes ces raisons.

Oui, alors qu’en plus la rave est vue comme quelque chose de très festif…

Oui et non. C’est festif mais pas que. On est là au petit matin, on s’est tapé 12 heures de fête, il est 8 h, c’est un moment de flottement entre tous ces gens, ce flottement à la fois apaisé mais complètement en dehors du temps, cette sensation de vide où chacun se retrouve dans ses angoisses… Alors oui, je ne crois pas qu’il n’y ait que la fête à voir ici.

À l’époque, pourquoi aller en rave plutôt qu’en club ou dans des bars ?

Parce que la musique était à chier partout. Moi j’étais en province donc, à Saint-Nazaire et très sincèrement, il n’y avait…rien. Soit on allait en boite sur la côte et c’était de la grosse dance, des trucs merdiques, soit dans les bars qui étaient nazes. Puis les raves sont arrivées. On pouvait se retrouver dans un lieu commun, écouter de la musique complètement géniale et qu’on connaissait peu parce qu’elle débarquait juste en France, puis rencontrer des gens très différents, de milieux sociaux et de villes diverses ; les gens se mélangeaient alors beaucoup plus. C’était absolument pas comparable avec n’importe quelle autre fête, parce qu’à l’époque… il n’y avait pas de bonnes fêtes !



C’était donc une année vraiment charnière…

Oui et pas que pour mon histoire intime. Parce qu’à partir de 1995 la musique électronique s’est mise à cartonner en France, elle est arrivée dans les villes et dans les clubs, avec les soirées Respect par exempe, et du coup les raves, ce petit havre d’entre deux, cette fête pas du tout établie, c’était fini, et les gens avec un son « plus dur » sont arrivés, créant le mouvement qu’on appelle « free-party ». Cette année là tout était complètement neuf, donc c’était génial.

Tu te verrais aller à une rave là… ?

Je pense pas que ça puisse exister aujourd’hui. Et c’est pour ça que je ne suis pas nostalgique. Il n’y a pas du tout de nostalgie chez moi par rapport aux raves. Si toutes ces fêtes là étaient aussi puissantes dans l’imaginaire collectif c’est aussi parce qu’il n’y a pas d’images, de sources visuelles, on avait pas de portables, on était là, posés dans un champ, un mec avait une caméra par chance ce jour là et a filmé, mais tout étatit fouilli à l’époque… Et c’est ça qui fait la force du truc.

Oui, vous faisiez comment pour vous tenir informés d’ailleurs ?

Ha c’était un bordel sans nom ! C’était que des histoires de bouche à oreille, de copain à copain, des photocopies, des flyers, on se paumait parfois pendant des heures et c’était dangereux ce qu’on faisait ! Souvent on se perdait vraiment, c’était un peu une chasse au trésor, et ce côté mystérieux était super. Aujourd’hui ce serait impossible de revivre ça. Quand j’étais à Los Angeles ça me faisait rire parce qu’ils ont ce qu’ils appellent des « raves » qui reprennent les codes de la rave, en mettant des smileys partout, puis ils te font payer 20 balles, c’est dans une espèce d’église dans Downtown, c’est vaguement illégal… Les raves, les vraies, c’est fini, et c’est pas grave, il faut passer à autre chose ! Je pense qu’essayer de faire perdurer des fêtes qui étaient sauvages dans un moment de pur plaisir, qui n’avaient aucune vocation d’enrichissement et où tout était très collectif, c’est inutile. Moi je parle vraiment des petites raves, même si à l’époque il y avait déjà de grosses organisation. Du coup je te dirais qu’aujourd’hui, aller à une rave, je sais pas ce que ça veut dire (sourire).

Du coup tu as fait quoi à Los Angeles ?

J’ai rejoins Seb. On a bossé sur la musique du second film de Zoé Cassavettes. Et puis on a quasiment bouclé un album pour Scratch Massive.

À la sortie du troisième album en 2011, Nuit de Rêve, je me suis dit que vous aviez enfin trouvé votre son…

Je suis assez d’accord oui, on a en tous cas trouvé un équilibre entre le côté dark et les mélodies, effectivement. Maintenant je pense que c’est plus facile pour nous de travailler, en très peu de mois on a abbatu pas mal de boulot là-bas, beaucoup plus qu’à Paris en tous cas ! Ici, on se fait happer toutes les deux secondes… Là-bas, j’avais l’impression d’être en mission. Et on a des méthodes qui commencent à être assez ancrées et qui fonctionnent plutôt bien.

Votre façon de composer ensemble elle n’a pas du tout changé vu que vous étiez dans un autre pays ?

Non. C’est toujours un peu le bordel, je n’arrive pas à bien définir notre façon de travailler, mais c’est complètement aléatoire parce qu’il y a toujours des morceaux qui sont plus « les miens », et d’autres qui sont plus « les siens ». Inévitablement, il y en a où tu te jètes plus à corps perdus et d’autres où tu laisses plus la parole à l’autre… Ceux qui me connaissent vraiment savent lesquels me ressemblent le plus ! (rires) Et bizarrement, j’ai beau être une fille j’ai l’impression que c’est moi qui tire le côté plus dark de notre musique. Les morceaux dans lesquels je me suis plus impliquées sont plus sombres.



C’est lié à ce que tu écoutais plus jeune un peu non ?

Oui ! J’ai toujours écouté des trucs un peu darks, de new wave, de trucs de Manchester, et je pense vraiment que ce que l’on écoute jeune nous forme définitivement l’oreille, ça j’en suis sûre. J’écoutais aussi beaucoup de pop et de choses plus lumineuses mais j’ai toujours aimé la noirceur de la musique, et je pense que c’est quelque chose qui rejaillit facilement, sans que je travaille le truc, quand je compose. C’est là-dedans que je me sens « à l’aise ». Et c’est marrant que tu me dises ça parce qu’on ne me le dit pas souvent et parfois j’ai envie de leur dire aux journalistes « vous avez pas trouvé que quand même c’était un peu dark ce film » ?.

Elle ressemblait à quoi la Maud d’il y a 20 ans ?

En se remémorant cette période là et en voyant toutes ces images, je me suis rendue compte que la découverte de cet univers et de la force de cette musique, de son intemporalité et de son universalité à l’époque, ce message très simple et frontal qu’elle faisait passer, a été une véritable révélation pour moi, sans tomber dans le cliché évidemment (sourire). Puis il y avait toutes ces nouvelles drogues… Moi à l’époque j’avais déjà fait de la musique classique quand j’étais petite. J’aimais ça mais je ne voulais pas en faire forcément mon métier, donc c’est vraiment après cette période là, quand j’ai eu accès aux machines petit à petit, la liberté folle que ça représentait, qui a été une révélation. Une fois étudiante, un peu plus tard, après les cours, je plongeais dans ces machines et c’était une aire de jeux sans fin, c’était génial. Tutes les possibilités que la musique électronique offrait, c’est ça qui m’a plu. Et à la fois, sa complexité. Non parce que je trouvais ça très complexe, ça l’est moins maintenant, heureusement…

Et comment tu vois la création aujourd’hui, par rapport à cette époque là ?

Plus facile quand même. Disons que technologiquement il y a eu de telles révolutions qu’aujourd’hui tout est plus facile. Aboutir quelque chose est plus facile, aboutir quelque chose de bon, après, c’est une autre histoire, clairement !

On fait comment pour faire la différence entre quelque chose de qualité et quelque chose de mauvais du coup, si l’accès à la technique est plus facile ?

On va dire que la musique électronique fonctionne aussi beaucoup à la « méthode », celui qui l’a trouvé peut exceller, au-delà de la musique, sur un niveau plus de production, chose qui moi ne m’intéresse pas vraiment, mais on est obligé de s’y intéresser. Certains artistes sont plus musicaux que d’autres. Certains sont plus techniques et peuvent sortir des choses incroyables avec rien. Moi je suis plus musicale donc je rentre dans la composition par l’aspect mélodique, et je suis moins dans des délires sans fin sur telle ou telle machine. Donc chacun sa méthode je crois…

Tu l’as toujours assumé ton côté dark au fait ou c’est quelque chose de nouveau ?

Je l’ai toujours assumé, je n’ai pas vraiment eu le choix, ça a toujours été en moi. Je dis toujours que « j’adore un tapis de noirceur avec des envolées au-dessus », c’est plutôt comme ça que j’aime les choses, je n’aime quand c’est unilatéral. D’ailleurs dans le film c’est la même chose, ça commence par des nappes hyper grinçantes et on joue dessus et on a des voix qui arrivent qui sortent de je ne sais où, on a l’impression d’être complètement défoncés, on a joué sur ce truc des « sensations troublées », puis petit à petit ça s’ouvre et je pense qu’à la fin, toutes ces mélodies, c’est assez libérateur. Je ne pense pas être attirée que par la noirceur du coup…



On s’attend toujours à ce que les trucs sombres et violents soient faits par des mecs et les trucs plus jolis et mélodiques par des filles…

Oui, et c’est pour ça que je précise souvent : Scratch Massive ce sont deux personnes, un garçon et une fille ! Dans un duo, les gens s’imaginent toujours que le mec tire le côté dark de lala musique et que la fille y met un peu de poudre pour rendre le tout plus joli, alors que là, ce n’est pas du tout le cas et la preuve, c’est peut-être même totalement l’inverse. On m’a jamais vraiment posé la question en même temps, c’est quelque chose d’un peu acquis pour les gens.

Puis je sors un maxi là bientôt, toute seule, chez Pan European. C’est marrant parce qu’il est assez dancefloor mais il est dans cette veine là, quelque chose d’assez soutenu au niveau de la noirceur et qui moi m’a personnellement jamais posé souci. Mais je pense juste que dans la tête des gens c’est acquis comme ça : une fille, si elle fait un truc dark, c’est qu’elle a « des couilles », c’est fou, et c’est assez parlant…

Tu me disais tout à l’heure que ce que Matias Aguayo avait déclaré dans une conversation que j’ai eu récemment avec lui, t’avait beaucoup parlé…

Oui, complètement. Et ça me rappelle, l’autre jour dans une interview, on me demande si je suis à l’aise dans ce monde, en tant que fille. J’ai répondu que « oui, mais d’une façon insidieuse » ; j’ai toujours l’impression, que l’on m’a mise à cette place là, celle de « la femme » et que ça arrangeait tout le monde. Dans n’importe quel concert, pour les balances, pour tout ce qui concerne l’aspect technique on ne s’adresse jamais à moi, toujours qu’à Seb, et ça a toujours été le cas. Parfois on me tend même un micro, l’air de dire « toi tu chantes, t’es une fille ». Et c’est pour ça que l’engagement de Matias Aguayo envers les femmes dans le monde de la musique me parle beaucoup.

Adeline
crédit photo : Alexia Cayre
from barbieturix

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